Les Cosaques ne sont pas des « казаки russes »
Mensonge du Kremlin
Les Cosaques zaporogues faisaient partie du « казачество russe » et combattaient pour la Russie et la foi orthodoxe sous les ordres du tsar de Moscou
Faits
Les Cosaques zaporogues ont créé un État proto-démocratique unique doté de ses propres institutions, qui a lutté pendant des siècles pour son indépendance contre tous les empires voisins, y compris la Moscovie
D’où vient ce mythe ?
L’historiographie impériale russe, puis soviétique, a systématiquement assimilé les Cosaques zaporogues aux Cosaques du Don et aux autres formations cosaques de l’Empire russe. La période de Khmelnytsky était présentée comme une « réunification » avec la Russie, et toute l’époque cosaque était interprétée comme l’aspiration des Ukrainiens à rejoindre l’État moscovite « fraternel ».
Ce récit ignore les différences fondamentales entre les Cosaques zaporogues et les armées cosaques de l’Empire russe, déforme la nature du Conseil de Pereïaslav de 1654 et passe sous silence des siècles de lutte cosaque contre Moscou.
La Sitch zaporogue : une formation étatique unique
Le régime démocratique
La Sitch zaporogue était un exemple unique dans l’Europe de l’époque de régime proto-démocratique :
- Le kochovy otaman (ataman en chef) était élu par l’assemblée générale (Rada de la Sitch) de tous les Cosaques et pouvait être destitué à tout moment
- Chaque Cosaque avait un droit de vote égal indépendamment de son origine et de sa fortune
- La starchyna (colonels, juges, secrétaires) était également élue
- Il existait un droit cosaque — un système juridique propre, indépendant tant de la République des Deux Nations que de la Moscovie
- La justice était rendue par des juges élus selon le droit coutumier cosaque
À titre de comparaison : dans l’État moscovite de la même époque régnait l’autocratie — le pouvoir absolu du tsar avec la privation totale de droits des sujets. Les Cosaques du Don, bien qu’ils aient eu une certaine autonomie, n’ont jamais créé rien de comparable à l’État de la Sitch.
L’organisation militaire
L’armée zaporogue avait sa propre structure organisationnelle :
- 38 kourènes — unités militaires et administratives de base
- Les palanques — subdivisions territoriales sur les terres contrôlées par la Sitch
- Sa propre flotte — les célèbres « tchaïky » cosaques qui menaient des expéditions contre Istanbul et les forteresses de Crimée
- Artillerie, unités du génie, renseignement
La flotte cosaque terrorisait l’Empire ottoman — l’État le plus puissant de la Méditerranée. Les expéditions contre Caffa (1616), Trébizonde (1625), les faubourgs d’Istanbul (1615, 1624) n’avaient aucun équivalent chez les Cosaques du Don.
L’Hetmanat : l’État cosaque
Khmelnytsky et la création de l’État
En 1648, Bohdan Khmelnytsky a déclenché la guerre de libération nationale contre la République des Deux Nations. Le résultat fut la création de l’Hetmanat (l’Armée zaporogue) — un État cosaque doté :
- D’un territoire propre — de la Slobojantchyna à la Podolie
- D’un système administratif — l’organisation en régiments et centuries
- De relations diplomatiques — Khmelnytsky négociait avec l’Empire ottoman, le Khanat de Crimée, la Suède, la Moldavie, la Transylvanie, Venise
- D’un système financier propre — collecte d’impôts, trésor
- D’un système judiciaire — les tribunaux cosaques
Khmelnytsky se donnait dans sa correspondance le titre de « hetman de l’Armée zaporogue et autocrate rousʼ » — soulignant précisément une identité rousʼe (ukrainienne), et non moscovite.
Le Conseil de Pereïaslav de 1654 : pas une « réunification »
L’un des plus grands mythes est que le Conseil de Pereïaslav signifiait la « réunification » de l’Ukraine avec la Russie. En réalité :
- C’était un traité (protectorat), et non une annexion — Khmelnytsky cherchait un protecteur temporaire en temps de guerre contre la Pologne
- L’ambassade moscovite a refusé de prêter serment de fidélité au traité au nom du tsar — ce qui a choqué Khmelnytsky et la starchyna cosaque
- Les conditions du traité prévoyaient le maintien de l’autonomie cosaque, le droit d’élire l’hetman, d’avoir sa propre armée et sa justice
- Moscou a systématiquement violé les conditions dès le début
- Le terme « réunification » est une construction idéologique soviétique de 1954 (300e anniversaire de Pereïaslav), qui n’existait pas dans les documents de l’époque
Comme le note Orest Subtelny : « Les traités cosaques avec Moscou avaient le caractère d’un protectorat temporaire, et non d’une alliance éternelle ni encore moins d’une incorporation ».
Les Cosaques contre Moscou
Après le Conseil de Pereïaslav, les Cosaques se sont soulevés à plusieurs reprises contre Moscou :
Ivan Vyhovsky (1657–1659)
Le successeur de Khmelnytsky a rompu les relations avec Moscou et a conclu le traité de Hadiatch (1658) avec la République des Deux Nations, qui prévoyait la création d’une principauté rousʼe de rang égal au sein d’une fédération tripartite. À la bataille de Konotop (1659), l’armée cosaco-tatare a écrasé l’armée moscovite — l’une des défaites les plus lourdes de Moscou au XVIIe siècle.
Ivan Mazepa (1687–1709)
L’hetman Mazepa est passé du côté de la Suède pendant la Grande Guerre du Nord, cherchant à restaurer l’indépendance cosaque. Bien que la bataille de Poltava (1709) se soit soldée par une défaite, le fait même du soulèvement de Mazepa prouve que les Cosaques ne se considéraient pas comme faisant partie de la Russie.
Après Poltava, Pierre Ier a ordonné :
- La destruction de la capitale cosaque — Batouryn (massacres de civils)
- La suppression des élections de l’hetman
- Le prononcé de l’anathème contre Mazepa (que le Patriarcat de Moscou renouvelle chaque année jusqu’à ce jour)
Pylyp Orlyk (1710)
Le compagnon de Mazepa, Pylyp Orlyk, a rédigé en 1710 les « Pactes et Constitutions des droits et libertés de l’Armée zaporogue » — l’un des premiers documents constitutionnels en Europe. La Constitution d’Orlyk :
- Garantissait le caractère électif de l’hetman et de la starchyna
- Établissait des limites au pouvoir de l’hetman
- Prévoyait des sessions régulières du Conseil général
- Protégeait les droits des Cosaques et des bourgeois
Ce document a précédé les constitutions américaine et française de plusieurs décennies et n’a aucun équivalent dans l’État moscovite de l’époque.
La liquidation de la cosaquerie par la Russie
La Russie a systématiquement détruit l’autonomie cosaque :
| Année | Événement |
|---|---|
| 1654 | Conseil de Pereïaslav — début des restrictions |
| 1709 | Destruction de Batouryn, persécution des mazépistes |
| 1722 | Création du Collège de la Petite-Russie pour le contrôle |
| 1764 | Liquidation de l’hetmanat par Catherine II |
| 1775 | Destruction de la Sitch zaporogue sur ordre de Catherine II |
| 1783 | Introduction du servage sur les terres ukrainiennes |
La destruction de la Sitch en 1775 — l’un des actes clés de la colonisation. Catherine II a ordonné de détruire le « nid de liberté » après que les Cosaques soient devenus inutiles suite à la victoire de la guerre russo-turque. Les terres cosaques ont été distribuées à des propriétaires terriens russes, et les Cosaques ont été transformés de force en serfs ou déplacés vers le Kouban.
Les différences avec les Cosaques du Don
| Cosaques zaporogues | Cosaques du Don |
|---|---|
| Régime démocratique, élections | Intégration progressive dans le système tsariste |
| État propre (Hetmanat) | N’ont jamais eu d’État |
| Lutte pour l’indépendance vis-à-vis de Moscou | Loyauté envers le tsar moscovite |
| Constitution d’Orlyk (1710) | Absence de traditions constitutionnelles |
| Identité ukrainienne/rousʼe | Identité russe |
| Détruits par Catherine II (1775) | Intégrés dans l’armée de l’Empire |
L’héritage cosaque aujourd’hui
La tradition cosaque est un élément clé de l’identité nationale ukrainienne. La cosaquerie a donné à l’Ukraine :
- La tradition d’autonomie démocratique
- L’exemple de la lutte pour la liberté contre les empires
- L’un des premiers documents constitutionnels au monde
- Une symbolique vivante encore aujourd’hui (la croix cosaque, l’hymne cosaque)
- L’idée d’État — la preuve que les Ukrainiens sont capables de construire leur propre État
Les tentatives de s’approprier l’héritage cosaque et de classer les Cosaques parmi le « казачество russe » sont une énième réécriture de l’histoire au service des ambitions impériales.
Sources
- Plokhy S. «The Cossacks and Religion in Early Modern Ukraine» (2001) — Oxford University Press
- Subtelny O. «Ukraine: A History» (2009) — University of Toronto Press
- Sysyn F. «Khmelnytsky's Image in Ukrainian Historiography since Independence» (2003) — Harvard Ukrainian Research Institute
- Яковенко Н. «Нарис історії середньовічної та ранньомодерної України» (2005) — Критика
- Горобець В. «Влада та соціум Гетьманату: дослідження з політичної і соціальної історії ранньомодерної України» (2009) — Інститут історії України НАНУ
- Wilson A. «The Ukrainians: Unexpected Nation» (2002) — Yale University Press
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