L'Euromaïdan — la Révolution de la Dignité, et non un « coup d'État nazi »
Mensonge du Kremlin
En 2013-2014, un « coup d'État fasciste » organisé par l'Occident a renversé le « président légitimement élu » Ianoukovytch en Ukraine
Faits
La Révolution de la Dignité a été un soulèvement populaire massif contre la corruption, l'autoritarisme et le refus de l'intégration européenne. Ianoukovytch a fui après avoir ordonné de tirer sur des civils pacifiques
De quoi parle ce mythe ?
Le Kremlin qualifie systématiquement les événements de Kyïv de 2013-2014 de « coup d’État anticonstitutionnel » perpétré par des « néonazis soutenus par l’Occident ». Ce récit sert à :
- Justifier l’annexion de la Crimée (« protection contre les nazis »)
- Justifier l’agression dans le Donbass (« révolte contre le coup d’État »)
- Délégitimer tous les gouvernements ukrainiens ultérieurs
Ce mythe est un mensonge du début à la fin.
Chronologie des événements
La cause : le refus de l’intégration européenne
21 novembre 2013 — le président Ianoukovytch a soudainement refusé de signer l’Accord d’association avec l’UE, dont les négociations duraient depuis des années. Cela s’est produit après une réunion secrète avec Poutine et la promesse russe d’un crédit de 15 milliards de dollars et d’une baisse du prix du gaz.
L’accord avec l’UE était soutenu par la majorité de la population (selon divers sondages, 45–58 % pour l’intégration européenne contre 20–30 % pour l’Union douanière). Le refus de Ianoukovytch de poursuivre l’intégration européenne était une trahison de la volonté du peuple.
La manifestation pacifique (21 novembre — 29 novembre)
Le soir même, le journaliste Moustafa Nayyem a écrit sur Facebook : « Qui est prêt à sortir sur le Maïdan avant 22h30 ce soir ? » L’appel a été entendu par des milliers de personnes.
Les premiers jours de l’Euromaïdan étaient totalement pacifiques : des étudiants, des militants, de simples habitants de Kyïv brandissaient des drapeaux de l’UE et réclamaient la poursuite de l’intégration européenne. Sur le Maïdan régnait une atmosphère festive.
Le tournant : le passage à tabac des étudiants (30 novembre)
À 4 heures du matin le 30 novembre 2013, le « Berkout » (unité spéciale de police) a brutalement dispersé la manifestation étudiante pacifique sur le Maïdan. Ils ont frappé à la matraque sur les têtes — des garçons et des filles de 18-20 ans. Les vidéos se sont répandues sur Internet en quelques minutes.
Cela a tout changé. Le lendemain, ce ne sont plus des milliers, mais des centaines de milliers de personnes qui sont sorties sur le Maïdan — moins pour l’intégration européenne que contre la brutalité du pouvoir. La manifestation de masse est devenue la Révolution de la Dignité.
Le 1er décembre 2013, entre 500 000 et 800 000 personnes sont sorties sur le Maïdan — la plus grande manifestation de l’histoire de l’Ukraine.
L’escalade (décembre 2013 — janvier 2014)
- 11 décembre — assaut nocturne des barricades par le Berkout, repoussé par les manifestants
- 16 janvier 2014 — la Verkhovna Rada (sous le contrôle du Parti des régions) a adopté les « lois dictatoriales », interdisant les rassemblements pacifiques, les médias indépendants, les activités des ONG
- 19 janvier — premiers affrontements rue Hrouchevsky. Utilisation de canons à eau par -15°C
- 22 janvier — premiers morts : Serhiy Nigoyan (abattu), Mikhaïl Jyznevsky (abattu)
Les « lois dictatoriales » du 16 janvier
Ces lois, adoptées en violation flagrante de la procédure (vote à main levée, sans décompte), transformaient l’Ukraine en État policier :
- Interdiction de porter des casques et des masques (amende ou arrestation)
- Responsabilité pénale pour les campements de tentes
- Interdiction de l’« activité extrémiste » (la formulation permettait de poursuivre n’importe qui)
- Restriction de la liberté de la presse et d’Internet
- Procédure simplifiée de levée de l’immunité parlementaire
Même les analystes pro-russes ont reconnu que ces lois copiaient la législation répressive de la Russie.
La Centurie céleste (18-20 février 2014)
Les jours les plus tragiques de l’Euromaïdan :
- 18 février — le Berkout et les troupes intérieures ont lancé un assaut massif sur le Maïdan. 26 personnes ont été tuées
- 19 février — les combats ont duré toute la journée
- 20 février — des tireurs d’élite ont ouvert le feu sur les manifestants dans la rue Institoutsʼka. En une seule journée, plus de 50 personnes ont été tuées — la plupart par des tirs de précision à la tête et à la poitrine
Au total, pendant la Révolution de la Dignité, plus de 100 manifestants ont été tués — on les appelle la « Centurie céleste » (Nebesna Sotnia). Parmi les victimes, des personnes d’âges différents (de 17 à 83 ans), de professions différentes, de différentes régions d’Ukraine, de différentes nationalités (Ukrainiens, Biélorusses, Arméniens, Géorgiens).
La fuite de Ianoukovytch (21-22 février)
- 21 février — grâce à la médiation des ministres des Affaires étrangères de France, d’Allemagne et de Pologne, un Accord de règlement de crise a été signé. Ianoukovytch a accepté des élections anticipées et le retour à la Constitution de 2004. La Russie a refusé de signer l’accord
- La même nuit, Ianoukovytch a secrètement fui Kyïv, emportant des objets de valeur et des documents
- 22 février — la Verkhovna Rada a voté la destitution de Ianoukovytch (328 voix sur 450 — 73 %) pour abandon de ses fonctions
- Ianoukovytch s’est enfui en Russie, où il se trouve encore aujourd’hui
Réfutation du « coup d’État »
Le vote de la Verkhovna Rada
La décision de destituer Ianoukovytch a été prise par 328 députés — y compris une partie significative de son propre Parti des régions. Il s’agit :
- D’une majorité constitutionnelle (300 voix = 2/3)
- D’une décision du parlement, et non d’une « bande de nazis »
- Du soutien de députés de toutes les régions et de tous les partis
La Commission de Venise
La Commission de Venise du Conseil de l’Europe a conclu que bien que la procédure de destitution de Ianoukovytch n’ait pas été parfaite du point de vue constitutionnel, elle était une réaction compréhensible à une situation extraordinaire : le président avait quitté le pays, avait refusé d’exercer ses fonctions, et sa sécurité avait ouvert le feu sur les citoyens.
La Commission a noté que les élections suivantes (25 mai 2014) ont légitimé le nouveau pouvoir par voie démocratique.
Les « nazis » sur le Maïdan
Les organisations d’extrême droite (notamment le « Secteur droit ») étaient effectivement présentes sur le Maïdan. Mais :
- Elles constituaient une minorité insignifiante parmi les centaines de milliers de manifestants
- Les études sociologiques (KIIS, Fondation « Initiatives démocratiques ») ont montré que la majorité des participants étaient des citoyens ordinaires de la classe moyenne
- Aux élections suivantes, le « Secteur droit » a obtenu 1,80 % des voix — confirmation de sa marginalité
- Parmi les victimes de la Centurie céleste, des représentants de différents groupes ethniques : Ukrainiens, Arméniens, Biélorusses, Géorgiens
Qui a tiré ?
Le Parquet général d’Ukraine a établi que les tirs sur les manifestants rue Institoutsʼka ont été effectués par des combattants du « Berkout » depuis le territoire contrôlé par le pouvoir de Ianoukovytch. Une partie des agents du Berkout a été arrêtée et traduite en justice (bien qu’une partie se soit enfuie en Russie).
Les conséquences
Pour l’Ukraine
- Élection présidentielle du 25 mai 2014 — Petro Porochenko élu au premier tour (54,7 %)
- Signature de l’Accord d’association avec l’UE (27 juin 2014)
- Début des réformes : décentralisation, organes anticorruption (NABU, NAZK), réforme de la police, de l’armée, de la santé
- Régime sans visa avec l’UE (2017)
- Candidature à l’adhésion à l’UE (2022), obtention du statut de candidat
La réaction de la Russie
- Annexion de la Crimée (mars 2014) — sous prétexte de « protection » contre les « nazis »
- Agression hybride dans le Donbass (avril 2014) — sous prétexte de « révolte » contre le « coup d’État »
- Invasion à grande échelle (24 février 2022) — le point culminant
La Révolution de la Dignité n’est pas un « coup d’État ». C’est le choix de millions d’Ukrainiens en faveur de la liberté, de la dignité et d’un avenir européen. Le prix de ce choix — plus d’une centaine de vies sur le Maïdan et des dizaines de milliers de vies dans la guerre qui a suivi, que la Russie a déclenchée pour punir l’Ukraine de ce choix.
Sources
- Onuch O., Sasse G. «The Maidan and Beyond: Civil Society and Democratization in Ukraine» (2022) — ibidem Press
- Marples D. «Ukraine in Conflict: An Analytical Chronicle» (2016) — E-International Relations
- Snyder T. «Ukraine: The Haze of Propaganda» (2014) — The New York Review of Books
- Venice Commission «Opinion on the Constitutional Situation in Ukraine» (2014)
- ICC «Situation in Ukraine» (2023)
- Sakwa R. «Frontline Ukraine: Crisis in the Borderlands» (2015) — I.B. Tauris
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