Taras Chevtchenko : Comment la Russie a essayé de détruire le plus grand poète d'Ukraine

Période: Renaissance nationale Publié le: December 17, 2025
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Mensonge du Kremlin

Chevtchenko est un poète 'panrusse' ; son œuvre fait partie de la tradition littéraire russe, et l'Empire russe a simplement 'cultivé' un serf talentueux

Faits

Chevtchenko était un révolutionnaire que la Russie a arrêté et envoyé en exil pendant 10 ans avec interdiction d'écrire et de peindre — précisément parce qu'il écrivait en ukrainien et s'opposait à l'empire

Self-portrait of Taras Shevchenko, 1840
Taras Shevchenko, self-portrait (1840) — painted the same year he published Kobzar, before his imprisonment Wikimedia Commons

Qui était Taras Chevtchenko ?

Taras Hryhorovytch Chevtchenko (1814–1861) était le plus grand poète, peintre, penseur et symbole de l’identité nationale ukrainienne. Son importance pour l’Ukraine est comparée à celle de Shakespeare pour l’Angleterre, de Dante pour l’Italie, ou de Pouchkine pour la Russie — mais avec une différence cruciale : Chevtchenko créait dans des conditions d’oppression coloniale brutale, risquant sa liberté et sa vie pour chaque mot écrit en ukrainien.

Le servage : un être humain comme propriété

Né en esclavage

Chevtchenko naquit le 9 mars 1814 dans le village de Moryntsi, gouvernement de Kyiv, comme serf — c’est-à-dire en esclave appartenant à un propriétaire terrien. Son « propriétaire » était Pavlo Engelhardt.

Ce que signifiait être serf dans l’Empire russe :

  • Un serf était la propriété du propriétaire terrien — il pouvait être vendu, offert, perdu aux cartes
  • Le propriétaire avait le droit à la punition corporelle
  • Un serf n’avait pas le droit de quitter le domaine, de se marier sans permission, de recevoir une éducation
  • Les enfants des serfs devenaient automatiquement serfs

Chevtchenko fut orphelin tôt — sa mère mourut quand il avait 9 ans, son père quand il en avait 12. Le garçon devint un « kozatchok » (domestique) à la cour d’Engelhardt.

Le rachat de la servitude

Le talent de Chevtchenko pour le dessin fut remarqué, et en 1831 Engelhardt l’emmena à Saint-Pétersbourg. Là, Chevtchenko entra dans le cercle des intellectuels ukrainiens et russes, rencontrant le peintre Karl Brioullov et le poète Vassyl Joukovski.

En 1838, Chevtchenko fut racheté du servage pour 2.500 roubles — de l’argent collecté par la vente en loterie d’un portrait de Joukovski peint par Brioullov. Chevtchenko avait 24 ans — les 24 premières années de sa vie, il avait été la propriété d’un autre être humain.

Le Kobzar : la voix d’une nation

Premier recueil (1840)

En 1840, le « Kobzar » — le premier recueil de poèmes de Chevtchenko — fut publié. Ce fut une révolution littéraire :

  • Pour la première fois, la langue ukrainienne résonna comme une langue littéraire à part entière, et non comme un « dialecte paysan »
  • Chevtchenko montra que l’ukrainien pouvait exprimer une haute poésie — philosophique, historique, lyrique
  • Le « Kobzar » devint un symbole de l’identité ukrainienne

Ce que Chevtchenko écrivait

Chevtchenko n’écrivait pas seulement de beaux vers. Il écrivait de la poésie politique qui attaquait directement l’Empire russe :

« Le Caucase » (1845) — un poème où Chevtchenko condamne la conquête du Caucase par la Russie et l’oppression coloniale.

« Le Rêve » (1844) — un poème satirique où Chevtchenko se moque du tsar Nicolas Ier ; le tsar y est dépeint comme un tyran.

« Le Testament » (1845) — le poème devenu l’hymne non officiel de l’Ukraine :

« Quand je mourrai, enterrez-moi Sur un kourgane, Au milieu de la vaste steppe, Dans l’Ukraine bien-aimée »

La Confrérie Cyrille-et-Méthode

Une société secrète

En 1846, Chevtchenko rejoignit la Confrérie Cyrille-et-Méthode — une société secrète d’intellectuels ukrainiens fondée par Mykola Kostomarov, Vassyl Bilozersky et Mykola Hulak.

Le programme de la Confrérie :

  • Abolition du servage
  • Fédération des peuples slaves sur des principes d’égalité
  • Renaissance nationale de l’Ukraine
  • Démocratie et républicanisme

La Confrérie n’exista que 14 mois — en mars 1847, elle fut démantelée.

L’arrestation

5 avril 1847 — Chevtchenko fut arrêté à Kyiv. Des manuscrits de poèmes anti-impériaux furent trouvés lors de la perquisition.

Nicolas Ier en personne lut les œuvres de Chevtchenko et fut furieux. Ce qui enrageait le tsar, c’était moins l’appartenance à une société secrète que les poèmes eux-mêmes — la satire de la famille royale et les appels à la liberté ukrainienne.

10 ans d’exil

Le verdict

Chevtchenko fut condamné à l’exil comme simple soldat dans la forteresse d’Orsk (actuel Kazakhstan). Mais le plus terrible était l’ordre personnel de Nicolas Ier :

« Sous la surveillance la plus stricte avec interdiction d’écrire et de peindre »

Pour un poète, l’interdiction d’écrire est une exécution spirituelle. Le tsar savait ce qu’il faisait : il voulait briser Chevtchenko, lui retirer son arme principale — le mot.

Les années dans le désert

1847–1857 — dix ans d’exil dans la steppe kazakhe :

  • Forteresse d’Orsk (1847–1848)
  • Expédition de la mer d’Aral (1848–1849)
  • Fortification de Novopetrovsk (1850–1857) — sur les rives de la mer Caspienne, la période la plus dure

Conditions :

  • Exercice militaire — marches quotidiennes, exercices, punitions
  • Isolement — les forteresses étaient à des milliers de kilomètres des centres culturels
  • Surveillance — les officiers vérifiaient régulièrement que Chevtchenko n’écrivait ni ne peignait

Chevtchenko écrivit quand même

Malgré l’interdiction, Chevtchenko continua secrètement à écrire. Il cachait les manuscrits dans ses bottes, dans la doublure de ses vêtements, les transmettait à des amis. Certaines de ses œuvres les plus puissantes furent écrites en exil.

La libération

En 1855, Nicolas Ier mourut. Le nouveau tsar Alexandre II entama une période de libéralisation.

2 août 1857 — Chevtchenko fut libéré d’exil. Il avait 43 ans. Les dix meilleures années de sa vie lui avaient été prises par l’Empire russe.

Dernières années et mort

Chevtchenko retourna à Saint-Pétersbourg mais resta sous surveillance policière. Il lui était interdit de se rendre à Kyiv et en Ukraine.

La santé de Chevtchenko avait été brisée par l’exil. 10 mars 1861 — Taras Chevtchenko mourut à Saint-Pétersbourg. Il avait 47 ans.

Il fut enterré sur la colline Tcherneditcha à Kaniv, au-dessus du Dniepr — comme il l’avait voulu dans « Le Testament ».

Chevtchenko vs Pouchkine : une comparaison

ChevtchenkoPouchkine
OrigineSerf (esclave)Noble
LangueUkrainien (persécuté)Russe (dominant)
Exil10 ans, simple soldat6 ans, exil « honorable » sur des domaines
Conditions d’exilSteppe kazakhe, interdiction d’écrireOdessa, Crimée, Mikhailovskoïe — avec livres et papier
Attitude de l’État« Détruire »« Contrôler »

Ce que Chevtchenko signifie pour l’Ukraine

Chevtchenko était dangereux pour l’empire parce qu’il :

  1. A créé une langue littéraire — a prouvé que l’ukrainien peut exprimer toute pensée ou sentiment
  2. A formulé une identité nationale — a donné aux Ukrainiens la compréhension d’eux-mêmes comme peuple distinct
  3. A appelé les choses par leur nom — a appelé le servage esclavage, l’empire prison des peuples, le tsar tyran
  4. A uni passé et avenir — a montré la gloire cosaque comme fondement d’une liberté future

Héritage

  • « Kobzar » — le livre le plus réimprimé d’Ukraine, traduit en 100+ langues
  • 9 mars — anniversaire de Chevtchenko, jour férié national
  • Des monuments à Chevtchenko se dressent dans 35+ pays — Washington, Ottawa, Buenos Aires, Canberra

La Russie a essayé de détruire Chevtchenko physiquement et spirituellement. Elle a échoué. Son mot s’est révélé plus fort que l’empire qui lui a survécu de 56 ans — et qui est quand même tombé, comme il l’avait prédit.

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Sources

  1. Zaitsev P. «The Life of Taras Shevchenko» (1955) — Shevchenko Scientific Society
  2. Grabowicz G. «The Poet as Mythmaker: A Study of Symbolic Meaning in Taras Ševčenko» (1982) — Harvard University Press
  3. Chevtchenko T. «Kobzar» (1840) — Saint-Pétersbourg
  4. Luckyj G. «Between Gogol' and Ševčenko: Polarity in the Literary Ukraine 1798–1847» (1980) — Wilhelm Fink Verlag

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