« Zelensky est responsable de la guerre et aurait pu l'arrêter » : la culpabilité personnelle comme outil de propagande
Mensonge du Kremlin
C'est Zelensky qui a déclenché la guerre — par sa trajectoire vers l'OTAN et son refus de négocier. S'il avait rendu la Crimée et le Donbass, la guerre serait finie depuis longtemps et les gens ne mourraient pas
Faits
La guerre a commencé en 2014 — cinq ans avant la présidence de Zelensky. Il ne peut ni juridiquement ni concrètement « céder des territoires » : la Constitution l'interdit, 85–90 % des Ukrainiens n'en veulent pas, et cela n'arrête pas la Russie — en septembre 2022, Poutine a annexé des régions qu'il ne contrôlait même pas
L’affirmation s’effondre sur les seules dates
Pour reprocher à Zelensky d’avoir déclenché la guerre, il faut ignorer une chronologie élémentaire :
| Année | Événement | Zelensky |
|---|---|---|
| 2014, février–mars | La Russie annexe la Crimée | Acteur, joue dans « Serviteur du peuple » |
| 2014, avril | Début de la guerre dans le Donbass | À cinq ans de l’entrée en politique |
| 2014–2019 | Guerre, plus de 13 000 morts | Aucun rapport avec le pouvoir |
| 2019, mai | Investiture de Zelensky | Devient président d’un pays déjà en guerre depuis cinq ans |
| 2022, 24 février | Invasion à grande échelle | La décision est prise par Poutine, pas par Zelensky |
On ne peut être « la cause » d’une guerre commencée cinq ans avant son propre mandat. Ce n’est pas un jugement politique — c’est une impossibilité physique.
Ce que Zelensky a réellement fait avant le 24 février 2022
Si l’on regarde les actes réels plutôt que les clichés de propagande, Zelensky a été le président le plus orienté vers la négociation depuis le début de la guerre :
Programme électoral 2019
Promesse centrale — mettre fin à la guerre du Donbass par la négociation. C’est précisément pour cela que 73 % des électeurs l’ont choisi au second tour.
Format Normandie, décembre 2019
Rencontre personnelle avec Poutine à Paris — la première et la dernière. Résultat : échanges de prisonniers (288 personnes en septembre 2019, 76 autres en décembre 2019), désengagement des troupes à Zolote et Petrivske.
Régime de silence, 2020
Le plus long cessez-le-feu de toute l’histoire de la guerre du Donbass jusqu’alors.
Février 2022
- Zelensky demande publiquement une rencontre personnelle avec Poutine en n’importe quel point du monde. Poutine refuse.
- 23 février 2022 — Zelensky s’adresse en russe aux citoyens de Russie : « On nous dit que vous voulez la guerre. Il est très difficile de croire que c’est vrai. »
- 24 février 2022, 5 h du matin — Poutine annonce l’« opération spéciale ». À cette heure, Zelensky dormait à Kyiv ; il ne « déclenchait » aucune guerre.
Une personne qui a passé des années à tenter de négocier, publiquement et en privé, ne peut être « la cause » de la décision d’invasion prise par Poutine.
Istanbul 2022 : le mythe de « la paix sabotée »
L’un des éléments clés du récit « Zelensky ne veut pas la paix » est l’affirmation selon laquelle « en mars 2022, ils ont failli signer un accord, mais Boris Johnson est venu et l’a interdit ».
La réalité :
- Ce que la Russie proposait à Istanbul : statut de neutralité permanent, plafond sur les forces armées ukrainiennes, aucune véritable garantie de sécurité, reconnaissance de fait de la Crimée comme russe, « statut spécial » pour le Donbass.
- Ce que la Russie refusait de signer : toute garantie de sécurité contraignante de la part de cinq pays (analogue de l’article 5 de l’OTAN). Sans elles, la « neutralité » est une capitulation sans protection contre la prochaine invasion.
- Ce qui a réellement fait échouer les pourparlers : non pas Johnson, mais Boutcha. Lorsque les troupes russes se sont retirées de la région de Kyiv fin mars 2022, des centaines de corps de civils ont été découverts. La confiance dans la signature de Poutine est tombée à zéro.
Ce mythe est analysé en détail dans un article distinct — « Boris Johnson a saboté la paix ».
« Rendez simplement la Crimée et le Donbass » — trois raisons pour lesquelles cela ne marche pas
1. Zelensky n’en a pas le droit
C’est le point clé que les propagandistes ignorent. La Constitution de l’Ukraine :
- Article 2 : « Le territoire de l’Ukraine à l’intérieur de ses frontières actuelles est intégral et inviolable. »
- Article 17 : « La défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine… est la fonction la plus importante de l’État. »
- Article 73 : « Les questions de modification du territoire de l’Ukraine sont tranchées exclusivement par référendum panukrainien. »
Le président ne peut juridiquement pas « céder des territoires » à lui seul. Ni Zelensky, ni Porochenko, ni qui que ce soit. La question des territoires est tranchée par référendum national, pas par une seule personne.
Quiconque presse Zelensky de « simplement céder » soit ignore la Constitution ukrainienne, soit lui demande sciemment de violer son serment.
2. Les Ukrainiens n’en veulent pas
D’après les sondages KIIS et Rating (2023–2024) :
- 85–90 % des Ukrainiens jugent inacceptable toute concession territoriale
- 70–80 % croient à la victoire
- Moins de 10 % sont prêts à des compromis territoriaux
Ce n’est pas « l’entêtement de Zelensky » — c’est la position d’une nation de 44 millions d’habitants. Le président d’Ukraine n’est pas un autocrate. Il ne peut ordonner au pays de capituler contre sa volonté.
3. Une concession n’arrête pas la Russie
Le fait le plus important, qui anéantit toute la thèse du « cédez et il y aura la paix » :
En septembre 2022, Poutine a annexé les régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson — y compris des territoires que la Russie ne contrôlait même pas. Aucun char russe ne se trouvait à Zaporijjia ou à Kherson, mais « selon la Constitution de la FR », c’est déjà « une terre russe ».
Cela signifie : même si l’on cède « l’occupé », la Russie continuera à revendiquer le non-occupé. La logique du « céder encore un peu » est sans fin.
Les précédents historiques le confirment :
- Géorgie, 2008 — après la guerre, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont passées de facto sous contrôle russe. Cela n’a pas arrêté les pressions, les menaces, ni l’invasion de l’Ukraine en 2014.
- Minsk-2, 2015 — l’Ukraine a fait de larges concessions sur le « statut spécial » du Donbass. La Russie a utilisé ces années pour préparer l’invasion à grande échelle.
- Munich, 1938 — la Tchécoslovaquie a cédé les Sudètes. Six mois plus tard, Hitler a pris le reste du pays.
Une concession à l’agresseur n’achète pas la paix. Elle lui achète du temps pour son prochain coup.
Ce que veut réellement la Russie (selon ses propres mots)
Si l’on suppose qu’« il ne s’agit que de la Crimée et du Donbass », il vaut la peine d’écouter ce que le Kremlin lui-même dit des objectifs de la guerre, et non les commentateurs occidentaux :
- Juillet 2021 — essai de Poutine « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens » : « Russes et Ukrainiens sont un seul peuple », la nation ukrainienne n’existe pas.
- Février 2022, discours d’avant-guerre : l’Ukraine « n’est pas un véritable État », « créée par Lénine », ses frontières sont « une erreur historique ».
- Juin 2022 : Poutine se compare publiquement à Pierre le Grand, qui « ne prenait pas, mais reprenait » des terres.
- Décembre 2021, ultimatum à l’OTAN : la Russie exige le retrait des troupes de l’OTAN de tous les pays ayant adhéré après 1997. Les revendications concernent donc la Pologne, les pays baltes, la Roumanie — pas seulement l’Ukraine.
- Avril 2022 — article programmatique de Timofeï Sergueïtsev dans RIA Novosti « Ce que la Russie doit faire de l’Ukraine » : « déukrainisation », élimination du nom « Ukraine », « rééducation » de la population.
Aucun de ces énoncés ne porte sur le territoire. Tous portent sur la destruction de l’Ukraine en tant qu’État et de l’identité ukrainienne comme telle. Céder la Crimée et le Donbass ne signifie pas « arrêter la guerre », mais participer à cette destruction.
À qui profite le récit « c’est la faute de Zelensky »
Ce n’est pas une opinion spontanée. C’est un récit construit avec des bénéficiaires précis :
- Le Kremlin — décharge le véritable agresseur. Si « les deux camps sont fautifs » ou « c’est la faute de Zelensky », les sanctions deviennent inappropriées et un tribunal inutile.
- Les politiciens anti-ukrainiens en Occident — justification pour réduire l’aide : « pourquoi aider celui qui a commencé lui-même ? »
- Les partisans de négociations par-dessus la tête de l’Ukraine — si Zelensky est « illégitime » (autre récit prorusse) et « responsable de la guerre », alors on peut négocier sans lui. États-Unis et Russie — au-dessus de l’Ukraine.
- Les voix prokremlin en Ukraine même — démoralisation : « tout cela à cause d’une seule personne ; remplacez-la et la guerre finira ».
C’est la tactique classique de Poutine pour effacer la culpabilité : la victime est toujours « responsable elle-même ». La Géorgie en 2008 « a provoqué », les Tchétchènes étaient « des terroristes », le MH17 abattu était « un missile ukrainien », l’empoisonnement des Skripal était « une provocation britannique », Boutcha était « une mise en scène ». Zelensky dans la guerre de 2022 — même phénomène, autre épisode.
Conclusion
L’affirmation « Zelensky est responsable de la guerre et aurait pu l’arrêter en cédant la Crimée et le Donbass » repose sur quatre prémisses fausses :
- Que la guerre a commencé en 2022, et non en 2014 (faux — Zelensky n’était pas encore en politique).
- Que le président de l’Ukraine peut céder des territoires seul (faux — la Constitution l’interdit).
- Que céder du territoire arrêtera la Russie (faux — Poutine a déjà annexé ce qu’il ne contrôle pas).
- Que les objectifs de la Russie sont territoriaux (faux — Poutine lui-même parle de détruire l’Ukraine en tant qu’État).
Le responsable de la guerre est celui qui a déclenché l’invasion. Celui qui peut l’arrêter est celui qui l’a déclenchée — en retirant ses troupes. Tout le reste est une tentative de transférer la responsabilité du criminel à la victime.
Sources
- Rada suprême d'Ukraine «Constitution de l'Ukraine, articles 2, 17, 73» (1996)
- Poutine V. «Sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens» (2021)
- Sergueïtsev T. «Ce que la Russie doit faire de l'Ukraine» (2022) — RIA Novosti
- Zelensky V. «Adresse aux citoyens de Russie en langue russe, 23 février 2022» (2022)
- Foreign Affairs «The Talks That Could Have Ended the War in Ukraine» (2024)
- KIIS «Évolution de l'opinion publique sur les concessions territoriales» (2024)
- Cour pénale internationale «Mandat d'arrêt contre Vladimir Poutine» (2023)
Articles connexes
« Pourquoi l'Ukraine ne cède-t-elle pas simplement des terres pour la paix ? »
Pourquoi 'céder simplement des terres' n'est pas une voie vers la paix, mais une invitation à une nouvelle agression. Ce qui se passe dans les territoires occupés et pourquoi l'Ukraine ne peut pas capituler.
« Boris Johnson a torpillé la paix » : comment la Russie rejette la responsabilité
Réfutation du mythe de l'« accord d'Istanbul torpillé » : ce que la Russie proposait réellement, pourquoi l'Ukraine a refusé et le rôle de Boutcha.
L'invasion à grande échelle de 2022 — une agression, pas une « opération défensive »
Réfutation des justifications de l'invasion à grande échelle de la Russie en Ukraine en 2022. Faits, chiffres et évaluation juridique internationale de l'agression.
« Zelensky est un dictateur qui a annulé les élections » : la manipulation sur la loi martiale
Pourquoi Zelensky n'a pas « annulé les élections » : normes constitutionnelles, pratique internationale et pourquoi la Russie diffuse ce récit.
Les accords de Minsk : Comment la Russie a utilisé la 'paix' pour préparer la guerre
La vérité sur les accords de Minsk : chronologie, conditions irréalistes et aveux de dirigeants sur l'utilisation des accords comme couverture pour le réarmement.